Charango bolivien : définition et caractéristiques

L’article en bref

L’article en bref — Le charango bolivien est un instrument à cordes aux origines métissées et clandestines.

  • Origines hybrides : Né de la rencontre entre peuples autochtones et colons espagnols au XVIe siècle, le charango a d’abord été fabriqué et joué en secret, sa petite taille permettant la dissimulation face aux interdictions coloniales.
  • Caractéristiques techniques : Instrument à dix cordes en cinq chœurs, avec une tessiture inversée unique. Diapason de 354 mm, 15 frettes, souvent fabriqué en bois monoxyle ou en carapace de tatou.
  • Trois variantes principales : Le waylacho (~23 cm), le charango médium (~35 cm) et le ronroco (~45 cm), chacun avec son accordage et registre propres.
  • Savoir-faire artisanal : Transmission de maître à apprenti en Bolivie, particulièrement à Cochabamba et Potosí. Aucune école formelle, mais des luthiers de très haute renommée.
  • Musiques andines : Accompagne huayño, carnavalito, cueca et yaraví. Symbole de résistance culturelle indigène, interdit sous la dictature militaire en 1973.

J’ai tenu ce petit instrument entre les mains pour la première fois dans un marché de La Paz, près du quartier de la Cathédrale de San Francisco. Ce son, clair, brillant, presque impertinent, m’a immédiatement arrêté. Le charango bolivien ne ressemble à rien d’autre. Il fait partie de ces objets musicaux qui portent toute une histoire dans leur caisse de résonance.

Qu’est-ce qu’un charango bolivien : origines et histoire clandestine

Le charango est un instrument à cordes pincées né de la rencontre entre les peuples autochtones des Andes et les colons espagnols arrivés au XVIe siècle. Ces derniers apportaient avec eux la vihuela de mano, le timple ou tiple, et la guitarrilla. Les Indiens s’en emparèrent subtilement, et recréèrent quelque chose de neuf à partir de ces modèles. Potosí, ville minière bolivienne, est souvent citée comme le berceau probable de cet instrument, quelque part au XVIIIe siècle, même si ses racines pourraient remonter bien plus loin sans laisser de traces écrites.

Ce qui me attire, c’est le caractère profondément souterrain de cette naissance. Les autorités coloniales interdisaient aux populations indigènes de jouer des instruments à cordes. La fabrication et le jeu du charango étaient donc quasi clandestins. Sa petite taille n’est pas un hasard : elle permettait de le dissimuler facilement. Une forme de résistance musicale, silencieuse et têtue.

Les premiers charangos auraient été construits à partir de la carapace du Chaetophractus nationi, le compact tatou des Andes, appelé kirkinchu en quechua. Mais le maître charanguiste Ernesto Cavour défend une autre thèse : les premiers modèles auraient été en bois, directement inspirés de la vihuela espagnole, et les versions en carapace de tatou seraient venues après. La vérité reste suspendue quelque part entre ces deux récits.

En 1973, lors des premières années de la dictature militaire, le charango a été interdit en Bolivie. Son symbolisme était trop fort : il incarnait les résistances indigènes, les exclus, les voix de gauche. Interdire cet instrument, c’était tenter d’étouffer tout un peuple.

La fabrication artisanale : un savoir-faire transmis de maître à apprenti

Aujourd’hui, la carapace de tatou pose des problèmes réels : elle tend à se replier avec le temps, éloignant les cordes de la table d’harmonie, rendant le jeu difficile. La protection du tatou des Andes a également conduit les luthiers vers le bois. En Bolivie, le charango en bois, fabriqué comme une petite guitare avec fond collé et éclisses courbées à chaud, se nomme chillador. Les meilleurs, eux, sont taillés d’une seule pièce dans la masse, ce qu’on appelle la fabrication monoxyle.

Un charango bolivien des années 1980 présente ces caractéristiques précises : table en épicéa, fond en bois exotique monoxyle, touche en palissandre, diapason de 354 mm, 15 frettes, largeur au sillet de 48 mm, radius plat, profil C, pickguard en acajou et finition naturelle avec fileterie décorative.

Les artisans comme Rene Gamboa à Cochabamba produisent des instruments réputés de très haute tenue. À Potosí et à El Alto, on trouve également des charangos d’exception. Pas d’écoles de lutherie ici : le savoir se transmet de maître à apprenti, dans la discrétion et la durée.

Les différentes tailles : du waylacho au ronroco

Il existe trois tailles principales, chacune avec son registre et son accordage propres :

Instrument Distance chevalet-sillet Accordage
Waylacho (kalampiador) ~23 cm Ré-Sol-Si-Mi-Si
Charango (médium) ~35 cm Sol-Do-Mi-La-Mi
Ronroco ~45 cm Ré-Sol-Si-Mi-Si (quarte/quinte en dessous)

La longueur totale varie selon les sources entre 60 et 66 cm, avec une corde vibrante de 37 à 39 cm du chevalet au sillet. Le charanguiste argentin Jaime Torres, ambassadeur mondial de l’instrument, a reçu son premier charango à l’âge de cinq ans, enseigné par son oncle Mauro Nuñez. Ses instruments lui sont fabriqués sur mesure par son propre père.

Cordes, accordage et techniques de jeu typiques

Le charango compte dix cordes regroupées en cinq chœurs de deux cordes chacun. Ce qui le rend unique, c’est la disposition de sa tessiture : la corde la plus grave ne se trouve pas en bordure du manche comme sur une guitare classique, mais au centre, sur le troisième chœur. Ce renversement perturbe les guitaristes au début, mais ouvre des possibilités rythmiques proprement andines.

L’accordage le plus courant, dit temple natural, place les cordes ainsi : Sol/Sol, Do/Do, Mi5/Mi4 (avec une octave d’écart sur ce seul chœur), La/La, Mi/Mi. Comme la guitare flamenca avec ses cordes en nylon et son jeu percussif, le charango favorise une technique de main droite très particulière : alternance pouce-doigt, avec ce redoublement caractéristique, ce frotté rapide qui donne tout son relief aux musiques de l’Altiplano.

L’encordage, lui, n’est pas systématisé en Bolivie. On rencontre trois systèmes distincts :

  1. Cordes métalliques (fil à pêche de 0,50 mm ou fil de guitare classique)
  2. Fil plastique (entre 0,50 et 1 mm de diamètre)
  3. Cordes en boyau, matériau traditionnel de l’Altiplano

L’encordage métallique, le plus tendu, sollicite fortement la caisse. Sur une carapace de tatou, il peut être fatal. Le chevillier, quant à lui, peut être à l’ancienne avec des chevilles à friction, ou équipé de mécaniques modernes à vis sans fin.

Le charango dans la musique andine : rythmes et répertoire

Le charango accompagne le huayño, le carnavalito, la cueca, le yaraví et le bailecito. Le huayño reste le rythme le plus joué dans les villages de l’Altiplano bolivien. Le groupe Pachacamac a largement contribué à faire connaître cet instrument en France. On retrouve aussi le charango dans les formations de morenada, de caporale ou de saya, ces cortèges musicaux festifs typiques des Andes.

Le charango bolivien dépasse largement ses frontières d’origine. Il s’est répandu au Pérou, en Argentine, au Chili et en Équateur. Des charangos mexicains anciens, fabriqués en carapace de tatou, sont conservés au Musée national des instruments de musique de Rome. Le luthier Pablo Nahual a même créé le Kanatl, fusion d’un ronroco et d’une guitare, dont le nom signifie « deux maillons unis dans une même chaîne », une belle métaphore pour cet instrument qui n’a jamais cessé de lier les cultures.

Sources externes consultées :

– Ernesto Cavour, « El charango : su vida, costumbres y desventuras »

– Base de données organologique du Musée national des instruments de musique de Rome

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