L’article en bref
Le shamisen japonais est un luth traditionnel à trois cordes et long manche sans frettes, aux origines sino-japonaises et à la sonorité caractéristique.
- Un instrument ancien : descendant du sanxian chinois, introduit à Okinawa au 16e siècle, il s’est imposé durant l’ère Edo dans les maisons de geishas et le théâtre kabuki.
- Trois variantes principales : le futozao (manche épais) pour un jeu puissant, le chūzao (moyen) polyvalent, et le hosozao (fin) pour la délicatesse mélodique.
- Une technique singulière : le plectre bachi, d’épaisseurs variables selon le style, produit une attaque nette et une résonance vibrant caractéristique.
- Présent contemporain : du style tsugaru révolutionnaire aux adaptations rock électroniques, le shamisen inspire animés, cinéma et projets musicaux mondiaux.
Je me souviens de la première fois où j’ai entendu un shamisen résonner dans mes oreilles. C’était dans une boutique de disques, quelque part entre une pile de vinyles de jazz modal et une compilation de musiques de films. Ce son, tendu, presque sec, avec cette queue de note qui s’étire puis disparaît dans le silence… j’ai immédiatement su que cet instrument avait une histoire à raconter.
Qu’est-ce que le shamisen japonais ?
Le shamisen japonais est un luth à long manche sans frettes, doté de trois cordes. Son nom signifie littéralement « trois cordes parfumées ». Mesurant entre 110 et 140 cm, c’est un instrument à la fois sobre dans sa forme et redoutablement expressif dans son timbre. On le compare parfois au banjo américain, à cause de sa table en peau tendue, d’où son surnom affectueux de « banjo japonais ».
La caisse de résonance, appelée dô, présente une forme carrée ou rectangulaire. Elle est traditionnellement construite en bois de santal, puis recouverte de peau de chat ou de chien. À Okinawa, la version locale, nommée sanshin ou jabisen, utilise de la peau de serpent. Aujourd’hui, les facteurs d’instruments recourent aussi à du papier spécial ou à du plastique, pour des raisons éthiques et pratiques. Le manche, long et fin, ne comporte aucune frette : c’est le doigt du musicien qui détermine seul la hauteur de chaque note.
Les cordes, autrefois en soie, sont désormais souvent en nylon. Elles contribuent à ce timbre caractéristique, à la fois tranchant et vibrant, avec une attaque nette suivie d’une longue résonance. La musique traditionnelle qui en découle intercale de longs silences entre les phrases mélodiques, donnant aux notes un poids et une présence inhabituels. Ce n’est pas sans me rappeler certains choix de production minimaliste que j’entends chez des artistes contemporains qui savent utiliser le vide.
La structure en trois tailles
Il existe trois variantes principales, différenciées par l’épaisseur du manche :
| Type | Manche | Styles associés |
|---|---|---|
| Futozao | Épais | Tsugaru, gidayu |
| Chūzao | Moyen | Jiuta, minyo |
| Hosozao | Fin | Nagauta |
Chaque type répond à des exigences sonores précises. Le futozao, avec son manche épais, convient à un jeu puissant et percutant. Le hosozao, plus fin, favorise la délicatesse et la légèreté mélodique du nagauta, style dont le nom signifie « longue chanson ».
Le plectre bachi et la technique de jeu
On joue du shamisen agenouillé sur un zabuton, un coussin de sol conventionnel. Le plectre, appelé bachi, est l’outil central du musicien. Autrefois en ivoire ou en carapace de tortue, il est aujourd’hui le plus souvent taillé dans le bois, souvent en forme de feuille de ginkgo. Son épaisseur varie selon le style pratiqué : 1 à 2 mm pour le tsugaru shamisen, 7 mm pour le gidayu, et jusqu’à 14 cm pour le jiuta. Ces écarts sont énormes, et ils changent radicalement l’attaque sonore.
Dans les premiers temps, les musiciens pinçaient les cordes avec un petit onglet posé sur l’index. Ce sont les joueurs de biwa qui ont popularisé l’usage du grand plectre. Un détail historique qui dit beaucoup sur la façon dont les instruments se nourrissent les uns des autres, un peu comme la guitare flamenca a absorbé des influences arabes et gitanes pour forger son identité.
Une origine ancrée dans l’histoire sino-japonaise
Le shamisen descend directement du sanxian, un instrument chinois introduit à Okinawa au milieu du 16e siècle, alors que le royaume de Ryūkyū était tributaire de la dynastie Ming. L’adaptation fut rapide : les musiciens de cour du royaume s’en emparèrent presque immédiatement. C’est au début de la période Edo, entre 1603 et 1868, que l’instrument se répandit dans les autres îles de l’archipel japonais. Les plus anciens shamisen connus ont été fabriqués à Kyoto sur commande d’Hideyoshi Toyotomi.
À cette époque, l’instrument devint incontournable dans les maisons de geishas, qui en firent leur outil de prédilection, et l’instrument le plus difficile à maîtriser parmi toutes leurs disciplines artistiques. Il s’imposa également dans le théâtre kabuki, notamment via le style nagauta, considéré comme « l’Edo nagauta ». Depuis le 18e siècle, le shamisen jiuta se joue régulièrement aux côtés du koto, et ces deux instruments sont aujourd’hui intimement liés concrètement musicale classique japonaise. Si tu t’intéresses aux différences entre cordes acoustiques, un guide complet sur la guitare classique nylon vs folk peut éclairer certains parallèles passionnants.
Le style tsugaru, une révolution intérieure
Le style tsugaru mérite une mention à part. Tranchant, percutant, presque agressif par moments, il a été développé par des musiciens aveugles qui cherchaient à captiver un public populaire. La virtuosité y est totale. Des artistes comme les Yoshida Brothers ou le groupe Wagakki Band ont porté ce style vers des territoires rock et électroniques. ROA (Relic of Ancestor) fait de même, fusionnant shamisen et guitares saturées avec une cohérence étonnante.
Le shamisen dans la culture populaire et contemporaine
Le shamisen traverse les décennies avec une vitalité que peu d’instruments traditionnels peuvent revendiquer. Le personnage de Zatoïchi, rendu mondialement célèbre par le film de Takeshi Kitano sorti en 2003, jouait du shamisen pour survivre. Ce voyageur aveugle avait déjà figuré dans 26 films avant ce remake, toujours avec son instrument sous le bras, durant l’ère Tokugawa.
Dans les animés, le shamisen trouve une place de choix. La bande-son de Naruto et Naruto Shippuden, composée par Yasuharu Takanashi & YAIBA, l’utilise pour évoquer le Japon ancien. Mais c’est l’animé Mashiro no Oto, sorti en avril 2021 et produit par Shin-Ei Animation, qui lui consacre une narration entière. Adapté du manga de Marimo Ragawa, fort de plus de 20 volumes au Japon, il suit Setsu Sawamura, jeune prodige cherchant son son propre après la mort de son immense-père. Dans Demon Slayer, Zenitsu Agatsuma révèle son talent au shamisen, et dans Gintama, Bansai Kawakami en fait carrément une arme dissimulant une lame.
Hors du Japon, le MTL Shamisen Project basé à Montréal, au Québec, organise concerts et ateliers pour faire découvrir cet instrument en français, en anglais et en japonais. Le projet a porté ses activités jusqu’à Vancouver et Hokkaido. Ce genre d’initiative me touche : elle prouve que certains sons traversent les océans sans perdre leur âme.
Sources :
- MTL Shamisen Project (mtlshamisenproject.com)
- Encyclopédie Larousse en ligne (larousse.fr)