L’article en bref
Le tres cubain est une guitare compacte à trois paires de cordes doublées, originaire de Cuba. Cet instrument incarne le cœur rythmique de la musique cubaine. Découvrez ses caractéristiques essentielles :
- Origines et structure : Instrument né au XVIIe siècle à Cuba, doté de six cordes métalliques regroupées en trois chœurs pour un son percussif et claquant unique.
- Accordage standard : Le C tuning produit la triade de do majeur à vide, créant un effet de drone caractéristique et une richesse harmonique immédiate.
- Le tresillo : Rythme syncopé fondamental qui propulse le son cubain, la salsa et le mambo à 92-100 BPM.
- Figures de référence : Arsenio Rodriguez, Pancho Amat et le Buena Vista Social Club ont popularisé mondialement cet instrument emblématique.
- Application pratique : Une guitare folk standard suffit pour approcher le son en jouant les trois cordes aiguës avec articulation aller-retour accentuée.
La première fois que j’ai entendu l’intro de Chan Chan au tres, j’ai cru que c’était une guitare un peu étrange, accordée différemment. Ce claquant métallique, cette attaque sèche et percussive… impossible à confondre une fois qu’on sait. C’est là que tout a commencé pour moi avec cet instrument passionnant. Le tres cubain n’est pas une guitare comme les autres. C’est une machine à syncope, un moteur rythmique déguisé en cordophone.
Qu’est-ce qu’un tres cubain : définition et origines
Un instrument né dans l’île
Le tres cubain est une modeste guitare à trois paires de cordes doublées, appelées chœurs, soit six cordes métalliques au total. Son nom vient d’ailleurs de ce principe : trois chœurs, trois sons fondamentaux. Fabriqué dès le XVIIe siècle à Cuba, il trouve ses premières formes dans des matériaux de fortune. Les luthiers d’alors utilisaient du bois épais récupéré sur des cageots de morue, avec des cordes taillées dans du boyau d’agouti. Rien de luxueux, mais une âme sonore incroyable.
Ses dimensions restent compactes : un diapason d’environ 52 cm, une longueur d’échelle de 550 mm, une largeur au sillet de 45 mm. La profondeur au talon atteint 95 mm, celle du corps 100 mm. La jonction manche-caisse se situe à la 10e frette plus 1 cm. Le barrage interne suit un schéma en éventail avec cinq barres. Ce gabarit généreux pour l’époque, compact pour nos standards actuels, produit un son assez percussif, avec cette attaque claquante qui donne une assise rythmique immédiate.
Du champ à l’orchestre
Au XIXe siècle, le tres s’impose dans plusieurs genres musicaux cubains : le nengon, le kiriba, le changüí et surtout le son. C’est à Santiago de Cuba que ce dernier genre naît, ville où les orchestres typiques utilisent encore aujourd’hui le tres en remplacement du piano, rare dans cette région. L’instrument devient le cœur harmonique de la musique paysanne cubaine, mêlant ingrédients hispaniques et pulsations africaines dans un métissage exclusif.
Sa diffusion dépasse rapidement l’île : Porto Rico, République dominicaine, Mexique, puis l’ensemble de la musique latine. Le tres accompagne la trova, le punto, et structure rythmiquement des genres devenus universels comme la salsa et le mambo. Chaque style absorbe et transforme son empreinte sonore.
Les musiciens qui l’ont imposé
Impossible de parler du tres sans citer Arsenio Rodriguez. Ce virtuose aveugle transforme l’accordage original en ré mineur pour adopter le do majeur, geste fondateur qui redéfinit le son cubain moderne au début du XXe siècle. Plus tard, le Buena Vista Social Club remet l’instrument sous les projecteurs mondiaux. Ry Cooder contribue à cette popularisation internationale, accompagné de figures comme Compay Segundo et Eliades Ochoa.
Côté contemporain, Pancho Amat reste la référence du tres virtuose. Efrain Amador en joue dans les descargas. La familia Valera Miranda et le Cuarteto Patria perpétuent la tradition. Des musiciens comme Sébastien Llinarès, guitariste formé à la musique cubaine, montrent que l’instrument attire aussi les cordes classiques vers ses rythmes particuliers.
Structure, accordage et rythme du tres cubano
L’accordage standard et ses variantes
L’accordage standard du tres, appelé C tuning, donne à vide la triade de do majeur. Voici les trois configurations les plus utilisées :
| Accordage | 1er chœur | 2e chœur | 3e chœur |
|---|---|---|---|
| C tuning (standard) | G4/G3 | C4/C4 | E3/E4 |
| D tuning | A | D | F# |
| E tuning | B | E | G# |
Les cordes en sol et en mi s’accordent à l’octave, celles en do à l’unisson. Cette disposition crée un effet de drone particulier, une richesse harmonique immédiate même sur une seule corde grattée. Les chœurs espacés permettent une main droite ample, avec une attaque de poids sur les cordes que les guitaristes classiques mettent du temps à adopter.
Le tresillo, moteur de tout
L’ostinato caractéristique du tres s’appelle le guajeo, synonyme de tumbao. Il repose sur le rythme tresillo : trois impulsions sur deux temps en clave 3-2. Ce schéma syncopé se programme idéalement entre 92 et 100 BPM. On peut le représenter ainsi : TA… ta-TA… TA. C’est cette syncope qui propulse le son cubain, le mambo, la salsa. Le rapport entre le motif joué et la clave importe bien plus que la vitesse d’exécution.
J’ai longtemps joué du tres dans des sessions informelles. Ce qui frappe toujours les guitaristes classiques, c’est que l’instrument sonne percussif avant tout. On frappe autant qu’on pince. Un tres enregistré en 1972 sous l’étiquette du CONSEJO NACIONAL DE CULTURA (référence d’inventaire 001, unité 7103-2) illustre bien cette facture traditionnelle encore vivante aujourd’hui.
Comment approcher le tres cubain sur une guitare standard
Simuler le son sans changer d’instrument
Pas de tres sous la main ? Une guitare folk suffit pour approcher le feeling. Deux méthodes coexistent. La première consiste à jouer uniquement sur les trois cordes aiguës (sol, si, mi) en articulation aller-retour avec des accents marqués sur les syncopes. La seconde, plus radicale, adopte un accordage alternatif G-C-E-G-C-E, proche du C6 resserré, pour retrouver les drones caractéristiques et ce claquant si particulier.
L’intro de Chan Chan, popularisée par le Buena Vista Social Club, reste le meilleur exercice d’entrée : élémentaire, reconnaissable, et pourtant profondément ancré dans la logique rythmique cubaine. Tous les treseros débutants passent par là. Moi le premier.
Découvrir les artistes et morceaux repères
Pour comprendre ce qu’est le tres cubain en le ressentant vraiment, rien ne vaut une playlist construite autour de ces noms :
- Arsenio Rodriguez, pour les fondations du son moderne
- Pancho Amat, pour la virtuosité contemporaine
- Cuarteto Patria et familia Valera Miranda, pour la tradition santiaguera
- Eliades Ochoa, pour la chaleur du son rural cubain
La lutherie évolue aussi. Les modèles actuels intègrent du sapelli massif pour le fond et les éclisses, du cèdre ou de l’épicéa pour la table, du palissandre pour la touche et le chevalet. Certains formats incluent un corps cutaway pour faciliter l’accès aux cases hautes. Le tres se joue au plectre, assis ou debout avec une lanière. Un instrument complet, physique, vivant.
Sources : Musée de la Musique de La Havane ; ethnomusicologie cubaine, travaux de référence sur le son cubain et ses instruments traditionnels.