L’article en bref
L’article en bref
Le berimbau est l’instrument emblématique de la capoeira brésilienne, d’origine africaine. Découvrez son histoire, sa structure et son évolution.
- Un arc musical à corde frappée d’origine africaine, importé au Brésil par les Portugais et les esclaves
- Composé de biriba (bâton courbé), de cuerda (fil d’acier) et de cabaça (calebasse), il produit trois sons fondamentaux : cassé, grave et aigu
- Classé en trois familles selon le timbre : gunga (grave), medio (médium) et violinha (aigu)
- Instrument dominant de la roda de capoeira, commandant la structure à huit temps des musiciens et des joueurs
- Du tube « Berimbau » (1963) de Baden Powell au funk carioca moderne, l’instrument continue d’évoluer et d’inspirer de nouvelles générations
Premier son que j’ai entendu en entrant dans une roda de capoeira à Paris, il y a quelques années : une vibration grave, presque animale, qui traversait l’air avant même que les corps commencent à bouger. Ce n’était pas une guitare, pas un tambour. C’était un berimbau brésilien, et j’ai compris immédiatement que cet instrument commandait tout dans la pièce.
Qu’est-ce qu’une berimbau brésilienne : définition et anatomie
Le berimbau est un arc musical à corde frappée, d’origine africaine, devenu l’âme sonore du Brésil. Son nom dérive de celui de la guimbarde en espagnol et portugais. Il n’existe aucune trace d’arc musical dans les cultures autochtones brésiliennes : c’est bien les Portugais qui l’ont importé, en même temps que les esclaves africains. À l’époque de l’esclavage, cet instrument permettait aux Africains de communiquer discrètement. Une histoire lourde, portée dans chaque vibration.
Il existe quatre types de berimbau. Le birimbao (guimbarde en métal, rare et chère), le berimbau-de-boca (le plus ancien, utilisant la bouche comme résonateur, aujourd’hui disparu), le berimbau-de-bacia (vaste arc tendu entre deux bassines), et enfin le berimbau-de-barriga, le plus répandu aujourd’hui et celui qu’on voit dans les rodas.
Ce dernier se compose de plusieurs éléments précis :
- Le biriba (ou fare) : bâton courbé en bois dur, de 15 à 25 mm de diamètre et de 1,20 m à 1,50 m de longueur
- La cuerda ou arame : fil d’acier à ressort, souvent récupéré sur de vieux pneus au Brésil
- La cabaça : calebasse sèche évidée, fixée à l’arc par un anneau de ficelle
- La baqueta ou vareta : baguette de bois de 35 à 40 centimètres
- Le dobrão, vintem ou pedra : pièce de monnaie ou pierre utilisée pour modifier la tension
Le musicien peut aussi tenir un ou deux caxixí, modeste hochet de paille à fond de calebasse, dans la même main que la baguette. Un détail sonore qui change tout dans la texture rythmique.
Les trois familles sonores selon les capoeiristes
Les pratiquants de capoeira classent les berimbaus non pas par taille, mais par timbre, lié à la raideur du bois et de la calebasse. Le gunga (ou berra-boi) produit le son le plus grave, il tient le rôle de la basse. Le medio complète ce socle rythmique avec un son médium. La violinha (ou viola) produit le son le plus aigu et porte l’improvisation. C’est aussi le plus difficile à maîtriser.
Les trois sons fondamentaux du jeu
Jouer du berimbau, c’est apprendre à contrôler trois sons principaux : le son cassé (calebasse fermée contre le ventre, pièce effleurant la corde), le son grave (calebasse ouverte, pièce éloignée), le son aigu (calebasse ouverte, pièce appuyant fortement). La différence entre grave et aigu représente un ton entier, soit do-ré selon les enregistrements anciens. Ouvrir et fermer la calebasse pendant que la corde vibre crée un effet « oua-aoua » immédiatement reconnaissable. L’instrument parle, littéralement.
Le berimbau dans la roda de capoeira
La musique de capoeira repose sur une structure à huit temps. Dans la roda, les musiciens forment un cercle autour des joueurs. L’ensemble traditionnel comprend le berimbau, l’atabaque, le pandeiro, l’agogo et le reco-reco (proche du güiro et autres percussions acoustiques). Le berimbau domine : aucun autre instrument ne peut couvrir son son. Selon le motif joué (les toques portent des noms comme Angola ou São Bento Grande), les capoeiristes adaptent leur jeu : lent et rusé, rapide et agressif, ou ouvert et harmonieux.
L’origine africaine du berimbau et son voyage jusqu’au Brésil
Avant d’être brésilien, le berimbau est africain. Il est l’instrument traditionnel des peuples Kambas. Des variétés similaires existent dans tout l’océan Indien : le bobre à La Réunion, le bon à Rodrigues, le jejylava à Madagascar ou encore le chitende au Mozambique. Cette diffusion géographique suit précisément les routes de la traite esclavagiste. L’instrument n’a pas voyagé seul : il a traversé l’Atlantique dans les mémoires et les mains de ceux qu’on déportait.
L’État de Bahia, dans le Nord-Est du Brésil, reste le berceau de cette tradition. C’est là que débarquaient les esclaves venus d’Afrique, et c’est là que la culture afro-brésilienne a le plus profondément enraciné ses pratiques musicales et spirituelles.
| Région | Nom de l’instrument |
|---|---|
| Brésil | Berimbau |
| La Réunion | Bobre |
| Madagascar | Jejylava |
| Mozambique | Chitende |
| Rodrigues | Bon |
On peut tracer un parallèle captivant avec d’autres instruments voyageurs. La guitare flamenca porte elle aussi les traces d’une histoire de migrations, de rencontres culturelles et d’emprunts entre mondes différents. Les instruments qui ont survécu aux siècles sont toujours ceux qui portaient une mémoire collective.
Baden Powell, Vinícius de Moraes et la chanson qui a tout changé
En 1963, le guitariste Baden Powell se rend à Bahia. Il rencontre Mestre Canjiquinha, haut gradé de la capoeira, qui l’initie aux rythmes locaux. De cette rencontre naît la chanson « Berimbau », composée en collaboration avec Vinícius de Moraes. Le morceau devient immédiatement un tube. Claude Nougaro s’en empare pour sa chanson Bidonville. Nara Leão en propose même deux versions, dont une sous-titrée « Ritmo de Capoeira » avec un vrai berimbau en jeu. L’instrument quittait la roda pour entrer dans les disquaires.
Du funk carioca aux artisans de Salvador : le berimbau aujourd’hui
Dans les années 80, le funk carioca déferle dans les favelas brésiliennes. Le crew DJ Cash Box superpose un sample de berimbau sur des rythmes inspirés de « Planet Rock » d’Afrika Bambaataa. Ce sample tourne pendant des années dans les soirées sans jamais être gravé, jusqu’en 2007, quand DJ Sandrinho le modernise sur la compilation Baile Funk Masters. Récemment, DJ Five NK et MC Menor MT ont chacun sorti des morceaux qui remettent l’instrument au centre.
À Salvador de Bahia, Mestre Nenel, fils de Mestre Bimba (fondateur de la Capoeira Regional), fabrique artisanalement des berimbaus professionnels. Chaque pièce mesure environ 160 cm, pèse entre 800 et 900 grammes et porte la signature du maître gravée au pyrograveur. Ce soin, cette transmission manuelle, me touchent profondément. C’est exactement ce qu’on ressent en tenant un instrument comme ça pour la première fois : on ne tient pas juste du bois et de l’acier. On tient quelque chose de vivant.
Sources :
– Capoeira Shop (fiche produit berimbau Mestre Nenel)
– L’Influx, article « Qu’est-ce que le berimbau ? »