L’article en bref
Le slap à la basse est une technique percussive révolutionnaire née à la Nouvelle-Orléans au début du XXe siècle.
- Origines : Bill Johnson casse son archet en 1910 et invente la technique ; Larry Graham la popularise avec Sly and the Family Stone dans les années 1960
- Technique fondamentale : frapper les cordes graves avec le pouce, puis les tirer avec l’index pour produire un son claquant et brillant
- Évolution musicale : du jazz et du rockabilly aux années 1940, jusqu’au funk, rock et électronique modernes
- Maîtrise pratique : position détendue, action basse, cordes fines (40-95) et ghost notes essentielles pour le groove
- Légendes : Marcus Miller, Victor Wooten, Flea et Mark King ont transformé le slap en art de virtuosité
La première fois que j’ai entendu Larry Graham claquer les cordes de sa basse sur un vieux vinyle de Sly and the Family Stone, j’ai mis plusieurs secondes à comprendre ce que j’écoutais. Ce son claquant, presque percussif, qui semblait faire tenir à lui seul toute la rythmique du morceau — c’était du slap. Et depuis ce jour, je ne l’ai plus jamais entendu de la même manière.
Qu’est-ce qu’un slap à la basse et qui en est à l’origine ?
Le slap à la basse, c’est une technique de jeu percussive où le bassiste frappe les cordes graves avec le pouce, puis les tire avec l’index ou le majeur pour produire une note brillante et claquante. Le résultat ? Un son immédiatement reconnaissable, à la fois mélodique et rythmique, qui peut porter tout un groove à lui seul.
L’histoire officielle pointe vers Larry Graham, bassiste de Sly and the Family Stone, à la fin des années 1960. Mais l’histoire vraie est bien plus ancienne. Graham développe cette technique dès ses 14 ans, au milieu des années 60, en jouant en trio avec sa mère dans un bar. Sans batteur, il frappe les cordes de sa basse pour imiter le kick drum. Sly Stone, alors disc-jockey à San Francisco, l’entend et l’embarque dans l’aventure.
Remontons encore plus loin. En 1910, le contrebassiste Bill Johnson casse son archet sur scène et commence à frapper les cordes avec les doigts par nécessité. C’est à la Nouvelle-Orléans, selon l’historien Dan Meyer, que naît véritablement cette gestuelle. Georges Foster et Wellman Braud l’utilisent dans le jazz sans aucune retenue. Le premier enregistrement documenté date de 1926 : c’est Dinah, my pretty girl, avec un chorus de contrebasse signé Steve Brown. Un an après que Victor et Columbia aient introduit le microphone électrique en 1925, rendant enfin possible l’enregistrement des basses fréquences.
En 1937, George et Ira Gershwin composent même Slap That Bass pour le film Shall We Dance avec Fred Astaire — preuve que la technique était déjà culturellement ancrée bien avant le funk. Le slap n’est pas né dans un studio de Los Angeles. Il a grandi dans les clubs enfumés de la Nouvelle-Orléans.
Le slap dans le rockabilly et le blues
Dès les années 40, les contrebassistes de rockabilly maîtrisent le double et le triple slap. The Stray Cats en seront les héritiers les plus connus des décennies plus tard. C’est une version extrêmement dynamique du pizzicato classique : au lieu de pincer la corde, on la tire si fort qu’elle claque sur le manche.
Dans le blues, Willie Dixon illustre à la perfection cette énergie percussive à la contrebasse. Le style chicago-blues d’après-guerre accélère l’adoption du slap, faisant émerger le jump blues — un mélange de swing et de blues orchestré pour big-bands.
Une géographie sonore mondiale
Le slap dépasse largement les frontières du jazz et du funk. En Afrique, la Kora s’utilise avec une technique dérivée où les pouces appuient et frappent les cordes tandis que les index les tirent. Ballaké Sissoko le prouve lors de ses concerts. Au Paraguay, des traces de cette gestuelle remonteraient au guitariste Agustín Pío Barrios à la fin du XIXe siècle.
Les techniques et gestes fondamentaux du slap bass
Concrètement, le slap repose sur deux actions complémentaires. D’abord, le tapé du pouce — on frappe les cordes graves, généralement le Mi ou le La, avec la dernière phalange du pouce. Le poignet pivote — c’est lui qui génère l’impact. Le pouce reste souple, quasi parallèle à la corde, et rebondit immédiatement. Ensuite, le pop — l’index ou le majeur glisse sous une corde aiguë et la tire vers le haut, seulement quelques millimètres. La corde claque sur la touche. Le résultat est ce son brillant, sec, explosif.
Il y a aussi les ghost notes, ou notes fantômes. On étouffer les cordes avec la main gauche avant de les frapper. Ce sont elles qui donnent de la texture au groove, ce côté percussif hypnotique. Sans elles, un groove slappe sonne vide. Avec elles, il vit.
Le slap aller-retour, popularisé par Marcus Miller et Victor Wooten, pousse encore plus loin : le pouce produit des mouvements rapides vers le bas et vers le haut sur la même corde. Propre, sec, sans douleur si on garde le poignet détendu.
La position et le réglage, ça change tout
Je le répète souvent : une bonne position évite 80 % des problèmes. Assis confortablement, basse à bonne hauteur, main droite détendue, pouce légèrement arqué. On slappe près du manche pour profiter de la souplesse de la corde.
Côté matos, l’action des cordes — la distance entre cordes et manche — doit être basse. Des cordes fines comme le calibre 40-95 facilitent le jeu. Pour un son à la Marcus Miller, on vise une basse avec touche en érable et un réglage fréquentiel autour de 4kHz. Si tu débutes avec une basse électrique 5 cordes, sache qu’elle se prête très bien au slap grâce à la corde grave supplémentaire.
| Calibre de cordes | Caractéristique | Usage idéal |
|---|---|---|
| 40-95 | Souples, légères | Slap facile, optimal débutant |
| 45-105 | Plus épaisses, plus puissantes | Son costaud, groove funk affirmé |
Progresser sans se décourager
Le syndrome de l’imposteur frappe tous les bassistes débutants. Cette voix qui dit c’est trop dur, je n’y arriverai jamais — je l’ai entendue moi-même. Le secret, c’est la pédagogie par la sensation : imprimer le geste dans les mains avant de le comprendre intellectuellement. Commencer lentement, avec un métronome. Maîtriser le tapé seul, puis ajouter le pop. Ensuite intégrer les ghost notes.
Les doigts font mal au début. C’est normal. Ils s’habituent. L’apprentissage n’est pas linéaire — il est fait de doutes, de zigzags et de déclics soudains.
Les grands noms qui ont forgé l’identité du slap
Depuis 40 ans, le slap s’est répandu dans tous les styles musicaux : funk, jazz fusion, rock, pop, électronique. Larry Graham, Stanley Clarke, Victor Wooten et Louis Johnson en sont les ambassadeurs historiques. Marcus Miller reste ce que les critiques appellent le roi du slap.
Mais d’autres figures méritent l’attention :
- Flea (Red Hot Chili Peppers) — énergie brute, slap instinctif
- Mark King (Level 42) — technique poussée à l’extrême complexité
- Alain Caron (Uzeb) — approche mélodique, le plus médiatisé en France et au Canada
- Les Claypool (Primus) — slap expérimental, hors-norme
Bootsy Collins a endurci le son avec des pédales d’effets. John Entwistle (The Who) a redéfini le rôle de la basse avec une technique qualifiée de machine à écrire, mêlant vitesse et percussion. Et Brian Bromberg continue de faire vibrer les salles de jazz-rock avec un slap d’une précision chirurgicale.
Écouter ces bassistes dans leurs styles respectifs reste la meilleure école. Pas pour les copier, mais pour comprendre comment la même technique produit des couleurs radicalement différentes selon le contexte musical. C’est là que commence la vraie conversation avec ton instrument.
Sources : research-based content on slap bass history and techniques ; Larry Graham interviews and documented musical history of Sly and the Family Stone.